Augusta Savage, un parcours d’exception

A l’heure où le nom de la sculptrice Augusta Savage ressurgit dans le débat américain autour de la question des déboulonnages, nous souhaitions vous (re-)présenter cette figure de la Harlem Renaissance encore largement méconnue dans l’espace francophone – bien qu’ayant vécu à Paris.

Née en Floride en 1892, septième d’une famille pauvre de quatorze enfants, Augusta Fells (puis Savage, du nom de son deuxième mari) est une sculptrice afro-américaine. Son père, pasteur méthodiste, fut le contradicteur violent des prédispositions créatives de sa fille – idolâtre : « [He] almost whipped all the art out of me ». Après deux mariages, un veuvage, un divorce et un enfant, Augusta intègre à 29 ans la Cooper Union – école d’art de Manhattan dispensant alors des cours gratuits à tous les gens de talent, sans discrimination de genre ou de race. Le parcours d’Augusta Savage s’inscrit pleinement dans celui du mouvement  de la Harlem Renaissance (1918-1930), la grande ébullition intellectuelle afro-new-yorkaise.

“Augusta Savage with her sculpture Envy”, 1937. Schomburg Center for Research in Black Culture.
“Augusta Savage with her sculpture Envy”, 1937.
Schomburg Center for Research in Black Culture.

« Heureux comme un afro-américain à Paris »

Le brassage de populations induit par la première guerre mondiale, puis l’effervescence des années folles attirent à Paris les foules du monde entier. De nombreux artistes afro-américains – qui, pour les hommes, ont servi pendant la guerre (Harlem Hellfighters) et/ou ont été membres des army bands (James Reese Europe Orchestra, Jazz) – reviennent ou restent en France après-guerre pour jouir d’un statut vraisemblablement plus enviable qu’en Amérique. Leurs succès parfument Paris auprès des communautés noires à travers les États-Unis d’une odeur de sainteté qui persiste d’ailleurs encore aujourd’hui : « Niggas in Paris », Kanye West et Jay-Z (2011).

Il est difficile de pointer du doigt pourquoi le Paris de l’entre-deux-guerres fut si accueillant pour les artistes, penseurs, poètes et entertaineurs afro-américains. Peut-être est-ce la plus grande valeur attribuée au statut d’artiste en France que dans les cultures anglo-saxonnes ?  Paris est à l’époque un espace singulier dans lequel on peut être artiste noir / noir artiste. Ce statut et leur starisation ont ainsi permis aux noirs-américains une élévation sociale normativée au sein de la sphère parnassienne, montmartroise, cabaretière.

En outre, l’attirance des noirs-américains pour la culture artistique parisienne de l’entre-deux-guerres doit se comprendre à l’aune de la frénésie cubiste – de l’obsession française pour les cultures africaines qu’elle a colonisé. Le Paris des années 20-30 est pour les occidentaux – qu’ils soient noirs ou blancs, américains ou français – un point de rencontre avec le continent africain, ses habitants, ses cultures, ses arts.

Entre autres afro-américains « exilés » à Paris, on peut citer notamment Joséphine Baker, Loïs Mailou Jones, Archibald Motley, Palmer Hayden, Nancy Prophet…

Aaron Douglas, “Aspirations,” 1936. Musée des Beaux-arts de San Francisco
Aaron Douglas, “Aspirations,” 1936.
Musée des Beaux-arts de San Francisco.

Ainsi, diplômée en 1923 à New-York, Augusta Savage s’enthousiasme à postuler à des programmes de mobilité artistique en Europe. Refusée à une résidence d’été à l’École des Beaux-arts de Fontainebleau parce que noire, elle confronte publiquement le racisme du comité d’admission franco-américain. L’injure, médiatisée largement des deux côtés de l’Atlantique, engage pleinement Augusta dans la lutte pour les droits civiques et la mène à organiser débats publics et manifestations autour de ces problématiques.

La cristallisation militante autour de son Œuvre sculptée lui confère une autre forme de visibilité et d’aura – notamment auprès des penseurs de la Harlem Renaissance. De fait, elle reçoit peu après sa première commande publique : un buste de l’auteur et poète W.E.B. Dubois pour la bibliothèque de Harlem. Célébrée, l’œuvre engendre une série de commandes de portraits d’Illustres comme Marcus Garvey et William Pickens Senior. Seule à magnifier et héroïser les visages des acteurs et actrices, anonymes ou non, de la voix noire – en contrepoint des caricatures racistes dont ils étaient communément l’objet – Augusta Savage donne chair au souffle qui traverse Harlem dans les années 20.

« Augusta Savage with Ernestine Rose, Roberta Bosley Hubert, and her sculpture James Weldon Johnson”, 1939. Schomburg Center for Research in Black Culture.
« Augusta Savage with Ernestine Rose, Roberta Bosley Hubert, and her sculpture James Weldon Johnson”, 1939. Schomburg Center for Research in Black Culture.

En 1929, grâce aux financements de l’Urban League, de la Rosenwald Foundation et de la Carnegie Fondation, complétés par des dons d’amis et d’anciens professeurs – le rêve parisien d’Augusta Savage se réalise.

L’artiste s’installe dans le quartier de Montparnasse pour suivre les cours du sculpteur Félix Benneteau-Desgrois à l’Académie de la Grande Chaumière, dans lequel elle se ravit de son accueil : « J’ai trouvé un professeur merveilleux en la personne de M. Benneteau au 5 rue de Bagneux ». Elle donne à l’Académie sa première exposition personnelle, puis prend rapidement son propre atelier.

Exposée au Salon d’Automne, puis au Grand Palais à Paris, Augusta fait honneur à ses mécènes américains qui en 1931 prolongent son séjour à Paris et lui financent un Grand tour de 8 mois à travers la France, la Belgique et l’Allemagne. Couronnement de son expérience européenne, l’artiste reçoit de la part du gouvernement français à l’Exposition coloniale de la même année une médaille pour ses représentations sur médaillons de figures africaines.

"Augusta Savage posing with her sculpture Realization”, New-York, 1938.
« Augusta Savage posing with her sculpture Realization”, New-York, 1938.

De retour à New York, insufflée par ses succès parisiens, Augusta Savage s’investit avec passion dans la vie artistique et politique new-yorkaise en devenant la première Afro-Américaine élue à la National Association of Women Painters and Sculptors. Elle succède les initiatives : création du Studio Arts & Crafts, du Harlem Art Workshop et du Vanguard Club. Appréciées par la communauté, elles n’arrivent pourtant à se pérenniser – par manque de financement. En 1939, l’artiste tente ultimement de recréer un centre d’art à Harlem par l’ouverture du Salon of Contemporary Negro Art. Cette petite galerie, la première dans son genre créée et dirigée par une femme noire, bien que fréquentée, ferme malheureusement ses portes les mois suivant son ouverture – de nouveau par manque de financement.

 “I have created nothing really beautiful, really lasting, but if I can inspire one of these youngsters to develop the talent I know they possess, then my monument will be in their work.”

– Augusta Savage, dans l’article qui lui a été consacré en janvier 1935 dans le Metropolitan Magazine.
"Harlem Community Art Center: II, 290 Lenox Avenue, Manhattan", 1939. The New York Public Library Digital Collections.
« Harlem Community Art Center: II, 290 Lenox Avenue, Manhattan« , 1939.
The New York Public Library Digital Collections.

De l’Œuvre d’Augusta Savage, l’histoire a notamment retenu « The Harp » (1939), représentant une chorale d’enfants noirs. Commandée par le comité de l’Exposition Universelle de New-York de 1939 pour la somme modique de 360$, l’œuvre de 5 mètres de hauteur est réalisée en plâtre peint. Elle est l’interprétation plastique de l’incipit du poème « Lift Every Voice and Sing » [Que chaque voix s’élève et chante] des frères James Weldon et John Rosamond Johnson composé en 1900 – poème immédiatement qualifié par la communauté noire d’« hymne national des afro-américains ».

Lift Every Voice and Sing est d’ailleurs le titre originel de l’œuvre d’Augusta Savage, avant que le comité ne préfère affadir son message politique en la présentant au public le jour de l’ouverture de l’Exposition Universelle sous le titre « The Harp » – sans d’ailleurs en informer l’artiste, qui évidemment protestera.

Bien qu’appréciée et bien placée, « The Harp » n’est pas vendue – et Savage est contrainte par manque de moyens à abandonner l’œuvre sur place. De fait, l’œuvre originale est bulldozée avec d’autres à la fin de l’Exposition – la somme de 360$ attribuée ne couvrant ni une fonte en bronze, ni le prix de transport de l’œuvre une fois l’évènement terminé. Ne subsiste de l’œuvre aujourd’hui que les nombreuses cartes postales et des copies-souvenirs de taille réduite en métal vendues sur place.

"Lift Every Voice and Sing" ou “The Harp”. Augusta Savage, New York World's Fair, 1939.
« Lift Every Voice and Sing » ou “The Harp”.
Augusta Savage, New York World’s Fair, 1939.

Œuvre de la Black history fatalement perdue, la trace que « The Harp » a laissé est pourtant encore bien présente. Ainsi, à l’heure justement sonnée des déboulonnages de statues d’esclavagistes notoires et autres confédérés – elle est invariablement citée dans la liste d’œuvres par lesquelles les remplacer :

“It’s heartening that so many Confederate statues are being taken down in the South. But that’s not enough. We must also restore pieces of our national heritage that were wrongly destroyed. First on the list should be “The Harp,” a magnificent work by the noted African-American sculptor Augusta Savage that was demolished at the closing of the 1939 World’s Fair in New York.”

– Aviva Kempner dans le New York Times “As Confederate Statues Fall, What Should Replace Them?”

Augusta Savage meurt en 1962 à l’âge de 70 ans, après une fin de carrière en tant que professeur d’art – d’une nouvelle génération d’artistes afro-américains qui ont su faire passer la mémoire de la sculptrice à la postérité, malgré le peu d’œuvres identifiées arrivées jusqu’à nous.

Enfin, on peut espérer voir resurgir un jour d’autres archives, voire des œuvres d’Augusta Savage – notamment en France, où sa vie et son Œuvre, pourtant parisiennes, ont été peu étudiées. Oubli ? Désintérêt ? d’une artiste noire-américaine qui a pourtant brillé sous les voûtes de nos Salons et halls d’exposition.

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À propos de l’auteur

Louise Thurin

Je suis étudiante en histoire et marché de l'art à Paris.
Mes recherches et mon activisme se focalisent sur les questions de décolonisation des arts et des savoirs.
[Thurin.louise@gmail.com]

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