Futurités créoles – Ludovic Nino et Chris Cyrille.

Entretien autour de l’œuvre Une marque (2018) avec le peintre martiniquais Ludovic Nino (1990-) et Chris Cyrille (1994-), critique d’art et lauréat 2020 du prix AICA France de la critique d’art.

Rencontré au Salon DDessin 2020, le duo artiste-critique propose pour l’occasion une plongée dans l’espace caribéen.

ludovic nino une marque

Dans les hauts des mornes où

(c)hantent

de prochains pirates

dans les rues de Lomé

dans les tours en béton fendeuses d’air

des métropolis

dans les anses créoles qui dansent

jusqu’en Asie

dans le miroitement des foules

cosmopolites, les cases, immeubles et

villas des Antilles

dans le désert de leur regard déchiré.

Dans tout cela, nous travaillerons

désespérément à notre commune

cicatrisation et à l’évasion-

de- toutes-et-tous

Extrait du poème de Chris Cyrille « Une marque« , imprimé in situ sur une feuille de bananier.

Louise Thurin : « – Merci d’avoir accepté de prendre part à cette discussion autour de votre œuvre commune. Ludovic, peux-tu nous dévoiler ce que l’on regarde ? Où nous situons-nous ? »

Ludovic Nino : « – L’œuvre s’appelle Une marque. Elle représente le Canal des esclaves du Carbet en Martinique. On voit d’un côté le ruissellement du canal, le précipice du flanc du morne de l’autre. C’est un aménagement construit par les esclaves du distillateur Beauregard à la fin du XVIIIème siècle et permettant une irrigation vers les cultures des collines. Aujourd’hui, c’est devenu un lieu touristique – ce qui a tendance à empiéter sur son rôle mémoriel. L’histoire du lieu sert de court préambule aux textes des offices du tourisme – qui enchaînent rapidement sur la beauté du lieu et le kilométrage d’une éventuelle randonnée le long du canal. Sur plusieurs sites internet, le Canal des Esclaves est uniquement mentionné comme « un point de départ de randonnée ». Il serait intéressant de faire un lien entre cet espace et le Carbet – commune révoltée en 1822 contre ses maîtres. Oui, ce lieu est grandiose par sa topographie et sa végétation – mais il est important de comprendre précisément les événements qui se sont déroulés là-bas. Plus que tout, je déplore qu’il n’y ait pas de plaque commémorative in situ. »

Louise : « – Surprenant. Je suppose qu’il y a un aménagement de randonnée, avec chemins et sentiers balisés… mais il n’y a rien sur place ? Aucun texte, aucun panneau explicatif pour contextualiser le canal ? »

Ludovic : «  – Il y a des informations disponibles sur quelques sites internet, mais de fait, rien sur place quand je m’y suis rendu. Le canal, qui n’a plus d’utilité propre, tombe aujourd’hui en ruine et les « restaurations » opérées sont des colmatages au ciment. Pour moi, il faut choisir : soit on laisse tomber en ruine tel quel, soit on restaure en contextualisant l’espace – avec soin, comme on restaure les cathédrales. »

Louise : « – Oui, c’est sûr. Les archéologues et les spécialistes de l’architecture témoigneront invariablement de l’intérêt patrimonial  à préserver l’intégrité technique d’une construction. Cimenter, c’est presque détruire. Si la conservation du canal n’est pas viable, pourquoi pas investir le lieu par une sculpture monumentale ou une œuvre de Land art ? – ce qui permettrait une contextualisation et qu’il y ait « quelque chose à voir » sur place… »

Ludovic : « – Le titre de mon œuvre fait état de la nécessité d’ancrer la mémoire collective martiniquaise de ce lieu – et de fait, une œuvre de Land art par exemple permettrait de pouvoir marquer la nature. »

ludovic nino une marque

Louise : « – Le format d’Une marque est assez singulier. Plastiquement, le paysage est segmenté en cinq panneaux. Qu’est-ce que cette division de l’espace représente ? »

Ludovic : « – C’est l’image de la coupure qui, comme le conceptualise Chris, ponctue l’histoire et la vie des afrodescendants. Des coupures qui encouragent une reformation au contact d’autres influences culturelles – entrainant un métissage. Personnellement, c’est vers l’Asie que je me suis tourné. [L’artiste s’est rendu pour un long séjour au Japon en 2017 où il a appris la technique de la peinture à l’encre de Chine.] J’ai utilisé comme support un papier coréen. Les fibres du papier sont très présentes, vivantes – et vont même jusqu’à altérer le rendu du tracé du pinceau en absorbant l’encre un peu plus qu’ailleurs. En fait, les fibres vont, elles aussi, laisser leur marque sur l’œuvre et le paysage. »

Louise : « – De fait, on voit ces influences est-asiatiques par la technique et le style. On pense naturellement aux lavis des arts classiques – et le découpage en panneaux déploie l’œuvre comme un paravent. Un paravent qui dans Une marque s’articule par le texte, les mots de Chris Cyrille. En outre, l’espace de séparation des panneaux n’est pas un espace vide. Il est rempli par le verbe. »

Chris Cyrille : « – Pour revenir sur la généalogie du projet : j’ai proposé à Ève de Medeiros de faire un accrochage au Salon DDessin prenant la forme d’un dialogue entre le critique et l’artiste. Ludovic et moi nous connaissons depuis un certain temps. Nous travaillions tout deux sur des objets poétiques, mais séparément, dans nos solitudes. Au fil du temps, on a remarqué la porosité de nos travaux : des références au figuier maudit, à la mangrove, au marronnage… La matière de Ludovic, c’est la peinture et la mienne, l’écriture. C’est un travail d’interpénétration. En même temps que j’écrivais, je lui parlais de mes idées – en même temps, je regardais ses tableaux et ceux-ci m’influençaient en retour. Les textes n’ont pas été faits spécifiquement sur les œuvres, mais étant donné que j’ai toujours travaillé ma matière qui est l’écriture avec les œuvres de Ludovic – il y a eu de toute manière imprégnation. »

Louise : « – Que penses-tu du présent de cet espace – qui se délabre, qui mute, qui est transformé par une activité touristique qui tend, voire empêche, sa contextualisation ? »

Chris : « – J’ai un regard engagé. Notre intention de nommer, de produire un langage et une mémoire de ces espaces qui ont été tant de fois mal-nommés, de se ressaisir de ce paysage et, in extenso, de se ressaisir de soi par le paysage caribéen est un acte à la fois politique et poétique. »

ludovic nino mangrove
 Substance (2018), Ludovic Nino – encre sur papier.

Louise : « – Ludovic, tu as traité plastiquement un autre espace important de la créolité : la mangrove. »

Ludovic : « – Oui, je me situe ici dans la mangrove de Genipa. Genipa était un lieu où se trouvaient de grandes mangroves – qui ont été asséchées pour être remplacées par un grand complexe commercial. Le fait de détruire cet espace qui avait une fonction écologique, mais aussi culturelle – pour créer quelque chose de purement consumériste est un phénomène assez étrange : la mangrove dans les cultures caribéennes est un lieu particulier, spirituel. J’avais travaillé cette petite mangrove comme une sorte de fragment-souvenir de ce lieu disparu. »

Louise : « – Et tu ne traites que des espaces martiniquais, caribéens ? »

Ludovic : « – Pas que. Je m’intéresse aux lieux en transition – qui perdent leur première fonction, leur première identité, pour devenir un autre espace ou un non-lieu, une friche. Je suis en train de travailler à Saint-Denis sur une ruine d’un bâtiment d’archives corporatives. Qu’est-ce que cette ruine va devenir ? Car même si c’est une perte d’archives comptables, administratives, cela reste un lieu « de mémoire » qui disparait. »

ludovic nino saint denis
Mémento (2020), Ludovic Nino – encre sur papier.

Louise : «  – Enfin, Chris, il me semble naturel de recueillir ta réflexion sur le concept d’écologie décoloniale, brillamment théorisé par Malcolm Ferdinand dans son ouvrage Une écologie décoloniale – Penser l’écologie depuis le monde caribéen (2019). »

Chris : « – Ce qui m’intéressait avec Ludovic était de sortir des narrations collapsologiques, d’effondrement du monde. Dès qu’on se met à côté de l’espace européen, qu’on opère un déplacement, dans notre cas, vers un espace caribéen, les futurités ne sont plus d’ordre collapsologique – elles sont autres. J’ai été bouleversé par le livre de Malcolm Ferdinand. Il y parle d’une double fracture – environnementale et décoloniale – et tisse des liens forts entre ces disciplines qu’on avait jusqu’alors peu fait dialoguer. Ce terme de fracture utilisé par Ferdinand fait écho à la coupure d’Une marque. De fait, la mangrove est un lieu qui produit de la nuit, de la disparition. Une possibilité de disparaitre qui permet ici de pouvoir vivre – dans le système plantationnaire, la visibilité est la mort. Pouvoir s’échapper et disparaitre, c’est précisément être en mesure de pouvoir vivre. [cf. Dénètem Touam Bona dans son livre « Fugitif, où cours-tu ?« ] Comment ce biotope, ce système – et c’est là où l’ouvrage de Malcolm Ferdinand m’a beaucoup inspiré – produit une conception alternative du monde ? Comment ce paysage qui devient une friche, qui produit de la nuit peut permettre de nouveau à une population de résister et de créer une communauté ? Je voulais à partir de la mangrove, qui a été abordée par Césaire, Maryse Condé et Patrick Chamoiseau, réfléchir à une mangrove poétique – et à partir de celle-ci construire une philosophie végétale, qui diverge des philosophies classiques de la créolité. Les anthropologies et les philosophies contemporaines à partir du végétal, de la biologie se sont multipliées ces dernières années, mais qu’est-ce qu’une philosophie végétale quand on se situe aux Antilles ? Comment voit-on le monde lorsqu’on se place dans la mangrove, espace de lutte qui était, avec la forêt, le lieu de fuite des « marrons » ? Comment pense-t-on ce qui n’est pas mangrove ? [Chris Cyrille développe le concept d’une « philosophie végétale caribéenne » avec Sarah Matia Pasqualetti, docteure en philosophie à Paris 1 Sorbonne.]

La mangrove est la puissance poétique alliée à une puissance politique.

La mangrove, c’est une biodiversité extrêmement riche, c’est un système de palétuviers extrêmement intéressant, c’est un système de reproduction des palétuviers extrêmement complexe… Quand on s’enfonce dans la mangrove, on se rend compte de sa densité, de sa diversité – et ça sera mon dernier point. Il y a aujourd’hui une reprise de l’image de la mangrove dans certains discours écologiques – des reprises fonctionnelles, rationalistes de la mangrove. C’est-à-dire qu’on dit que la mangrove est « ce qui pourrait permettre de protéger les côtes, endiguer l’érosion ». On définit alors encore une fois la mangrove à sa fonction – et je pense que c’est se tromper.  La mangrove, quand elle devient purement fonctionnelle, perd de ses propriétés – notamment poétiques, enchanteresses. »

Louise : « – Merci messieurs pour le temps accordé. Hâte de découvrir l’exposition « – Mais le monde est une mangrovité. » à la galerie Jeune Création début 2021 dont, Chris, tu es le commissaire avec Sarah Matia Pasqualetti et dans laquelle on pourra retrouver l’Œuvre de Ludovic. »

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À propos de l’auteur

Louise Thurin

Je suis étudiante en histoire et marché de l'art à Paris.
Mes recherches et mon activisme se focalisent sur les questions de décolonisation des arts et des savoirs.
[Thurin.louise@gmail.com]

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