(Ibis)cus – Elladj Lincy Deloumeaux

Entretien autour de l’Œuvre du peintre guadeloupéen Elladj Lincy Deloumeaux (1995-) et de son exposition en cours à la Galerie Cécile Fakhoury – Abidjan.

Rencontré dans son atelier domestique de retour de Côte d’Ivoire où il a pu vernir sa première exposition personnelle, Elladj Lincy Deloumeaux nous délivre avec le cœur ses inspirations et son processus de création.

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Vue de l’exposition « Un est multiple » (2020) d’Elladj Lincy Deloumeaux,
dans le Project Space de la Galerie Cécile Fakhoury Abidjan.

Louise Thurin : « – Merci d’avoir accepté cette interview dans ton espace de travail. J’ai choisi trois de tes derniers tableaux, présentés lors de ton exposition à Abidjan, pour engager ensemble une conversation autour de ton Œuvre. Partons du Cortège et la terre de feu (2020) : où sommes-nous ? »

Elladj Lincy Deloumeaux : « – Merci. On est à Pointe-à-Pitre, en Guadeloupe. Une fois par an en août, il y a ce que l’on appelle la Fête des cuisinières – c’est l’occasion pour les femmes de l’île de donner à voir les traditions et le patrimoine, notamment culinaire, dont elles sont les gardiennes. On est spectateur de leur procession à la sortie de la messe en l’honneur de Saint Laurent, le patron des cuisiniers et cuisinières – une procession durant laquelle sont distribués des sucreries, des gâteaux… C’est un rite de communion. J’ai demandé à des amis qui étaient sur place de prendre des photos de la scène de rue – et ce tableau en est une recomposition. »

Louise Thurin : « – Quel est ton rapport à l’espace guadeloupéen ? »

Elladj Lincy Deloumeaux : « – J’ai un lien très profond avec l’île, entretenu par mes parents notamment– et parce que j’y ai vécu jusqu’à mes 8 ans, avant de m’installer en métropole. C’est la base, la racine de mon Œuvre – mon travail consistant finalement à essayer de décortiquer les paysages, la culture antillaise et chaque fragment qui la compose. »

Louise Thurin : « – Le cortège et la terre de feu se fait le témoin à la fois de pratiques ancestrales et s’ancre de fait dans une temporalité purement actuelle – en témoigne l’irruption du masque de protection sur les visages représentés. »

Elladj Lincy Deloumeaux : « – Oui. Une femme au premier plan remet son masque en regardant le spectateur. Ce tableau m’a permis de traiter de la force avec laquelle ces femmes se réapproprient spirituellement – et contre tout, même une pandémie – leur espace. J’ai voulu déployer sur la toile un mouvement dynamique, la progression du groupe. L’idée est de marquer dans la toile la résilience de l’ancestral. Témoigner du fait qu’elles aient pu mener à bien cette célébration et communier malgré tout avec leur public. En outre, cette toile était aussi un moyen pour moi de marquer notre contexte contemporain. »

Louise Thurin : « – De fait, on a beaucoup lu que la crise sanitaire aurait été un catalyseur inattendu du mouvement décolonial. Ainsi, 2020 aura été l’année de la Covid-19… et de la destruction totale de la statue de Joséphine de Beauharnais à Fort-de-France, de la massification des manifestations contre le chlordécone… »

Comment soigner et se réapproprier les corps, les âmes et l’espace ?
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« SOUS LE MANGUIER », 2020.
Peinture à l’huile, pastel et marqueur.

Elladj Lincy Deloumeaux : « – Dans le champ de l’art, se pose la question de la réappropriation des codes du fantasme colonial : la jungle, la carte du monde… Malgré moi, je m’intéresse davantage aux écrivains antillais qu’aux artistes. Mes lectures des auteurs de la créolité et leurs théories décoloniales fondent et nourrissent mon parcours. Les couleurs vibrantes sont omniprésentes aux Antilles – et elles ne sont pas que décoratives. S’arrêter dans l’analyse de mes tableaux à la générosité de la palette est préjudiciable aux pistes que la composition ouvre. Il faut sonder le tableau en profondeur. Le spectateur doit aussi peindre – composer autour de l’œuvre qu’il découvre. »   

Louise Thurin : « – Le spectateur est aidé dans sa projection par les nombreux effets de non finito, de superposition. Ici dans Sous le manguier, l’arbre – pourtant situé à l’extérieur – semble projeter son ombre sur les lattes de bois. »

Elladj Lincy Deloumeaux : « – Oui, je les appelle des zones de respiration. Ces espaces sont les témoins d’une chose qui s’effrite, des fragments de souvenir. La mémoire ne subsiste que par le lien qu’elle entretient avec le présent… »

Louise Thurin : « – Qui sont les deux personnes représentées, par une iconographie maternelle, mariale ? »

Elladj Lincy Deloumeaux : « – Ce sont en réalité deux de mes cousines. La famille tient une place centrale dans ma vie et ma création. L’essentiel des gens que je représente font partie de mon cercle proche familial, amical. Parler d’eux dans mes toiles, c’est une manière – comme me l’avait dit un ami – de rendre hommage à mon existence. »

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« NAÎTRE À SOI », 2020.
Peinture à l’huile et gouache sur toile.

Louise Thurin : « – On déchiffre de récurrentes références à l’égyptologie dans tes toiles. Ici, le dieu de la science, de l’art, de l’écriture et de la sagesse à tête de Babouin [ou d’Ibis], Djehouty en égyptien ancien ou Thot en grec. L’œuvre Naitre à soi a vraisemblablement un sous-texte autobiographique – d’autant plus que le personnage représenté est comme toi très grand. »

Elladj Lincy Deloumeaux : « – Oui, la posture aussi est très moi. »

Louise Thurin : « – Le globe me fait penser à la carte Alkebu-Lan 1260AH (2014) de l’artiste suédois Nikolaj Cyon, qui est la proposition d’une carte de l’Afrique afro-centrée, pré découpages de Berlin. Ce travail explore notamment la question de la représentation de la taille de l’Afrique, réduite – on le sait – par les cartes du type Mercator. En outre, il y a une sorte de lumière surnaturelle qui touche tes personnages. Elle baigne le globe terrestre, les jambes du protagoniste et le livre qu’il tient. Quelle en est la source ? Est-ce que c’est le livre qui donne à l’Homme l’envie d’agir pour changer le monde ? Ou est-ce parce que le monde change que l’Homme est poussé à s’instruire pour participer à cette révolution globale ? Est-ce que cette lumière a une trajectoire ? »

Elladj Lincy Deloumeaux : « – C’est une illumination globale. L’effet de l’introspection. Créer est un travail d’archive, de documentation. Je fais des recherches sur ma propre histoire, mais je sais que je n’arriverai jamais à un point final car elle est si riche. Ainsi, j’essaie de mettre en valeur un processus plutôt qu’une finalité – et c’est pour ça qu’au sein de mes toiles, je marque visuellement les différentes couches de progression, les superpositions d’influences avec lesquelles j’ai envie d’expérimenter.

Naitre à soi est l’énergie avec laquelle on travaille sa propre singularité tout en se tournant vers des références qui sont plurielles. C’est la reconquête du soi par le soi – un travail de (dé)composition.

C’est de fait un phénomène de créolisation, d’archipélisation : entre territoires géographiques et paysages mentaux, comment différentes références culturelles se ramifient les une aux autres, formant ainsi une zone de contact ? Une zone de contact que j’essaie de transcrire en une composition, une toile. »

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« LA TRAVERSÉE », 2020.
Peinture à l’huile et gouache sur toile.

Louise Thurin : « – Ton travail est présenté en ce moment à la Galerie Cécile Fakhoury d’Abidjan. Tu t’es évidemment rendu au vernissage de cette première exposition personnelle. C’était ta première fois en Afrique ? »

Elladj Lincy Deloumeaux : « – Oui. C’était quelque chose, vraiment… J’ai adoré mon séjour. J’avais auparavant une vision évidemment romancée, d’afrodescendant de ce continent que j’ai d’abord découvert par mes lectures et les témoignages d’amis africains. Ce voyage a laissé une empreinte durable dans mon imaginaire – et in extenso, dans mon travail en cours. Une étape parmi d’autres à venir, je l’espère. »

Louise Thurin : « – Et tu as déjà été exposé en Guadeloupe ? »

Elladj Lincy Deloumeaux : « – Non, pas encore. C’est surprenant – je sais. J’y travaille pour bientôt. »

Louise Thurin : « – Merci beaucoup, Elladj Lincy, pour le temps accordé. J’invite vivement nos lecteurs ivoiriens à se rendre à l’exposition Un est multiple qui se clôt le 6 mars 2021. »

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À propos de l’auteur

Louise Thurin

Je suis étudiante en histoire et marché de l'art à Paris.
Mes recherches et mon activisme se focalisent sur les questions de décolonisation des arts et des savoirs.
[Thurin.louise@gmail.com]

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