L’univers onirique de David Uzochukwu

L’alliance du fantastique et de l’éthéré. Une immobilité apaisante et émouvante. Telles sont les qualités oniriques des créations visuelles de David Uzochukwu. Elles vous attirent, vous invitent à une contemplation prolongée, pour mieux les assimiler, les éprouver. Ainsi, on oscille entre un calme captivant et un trouble certain, désorientant – comme poussé à s’immerger davantage encore dans l’univers visuel de l’artiste.

David Uzochukwu, shoulder, 2019
From the series "Drown in my magic"
David Uzochukwu, shoulder, 2019
Série « Drown in my magic » 
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Le lien qu’entretient David Uzochukwu avec la photographie s’est formé dans les premières années de son adolescence. Avant de se saisir du médium comme son propre exutoire créatif, l’artiste trouvait refuge dans les selfies et images du quotidien mis en ligne sur les réseaux sociaux. Être le témoin de ces expressions personnelles libérées a fait naitre en lui le désir d’expérimenter l’autoportrait et, tombant amoureux du processus de construction des images, Uzochukwu multiplie alors les projets de collaboration. Le cheminement personnel de l’artiste est en perpétuel dialogue avec le développement de son Œuvre.

En discutant comme je l’ai fait avec David, on comprend en quoi la méditation et la répétition sont  des structures importantes de son cycle créatif. Mise à l’épreuve des premières idées, éventuel exercice de visualisation, puis questionnement répétitif prenant la forme d’un réexamen, par la sélection et le jeu de la postproduction, de chaque image. Ce travail réflexif et progressif s’imprime dans chacune de ses créations. Elles sont en somme des traductions sensibles des pensées de l’artiste à des différentes strates de leurs formations, permettant ainsi aux spectateurs de ressentir l’étroit lien entre le méditatif et le répétitif dans le processus d’Uzochukwu

David Uzochukwu, Rush,2019
David Uzochukwu, Rush, 2018
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La pandémie de COVID-19 a ménagé un temps-mort, ouvrant la voie au ralentissement de ce qu’était la vie quotidienne et du tempo créatif de l’artiste. Plus à même d’être à l’écoute de ses propres pensées, Uzochukwu s’est mis à écrire intensément et à développer plusieurs scenarii de films. L’artiste développe en particulier un projet autobiographique qui dénoue sa relation avec son père. Revenir sur son enfance et adolescence devient une autre voie de découverte de soi – ainsi qu’un clin d’œil au fil d’Ariane de son Œuvre ; l’idée que l’intime, le personnel, est politique.

Des corps pliés, parfois étirés, évoluent dans des paysages naturels épurés. Le sable et l’eau sont des éléments récurrents. La frontière entre les protagonistes et les paysages dépouillés s’efface, fondant les corps dans leur environnement – se reflétant chacun leurs affections. Le dénudement et les contorsions des corps pourraient être accusés de chercher à susciter chez leur spectateur un sentiment de malaise. Aussi surprenant que cela puisse paraître au premier regard, c’est la quiétude qui vous submerge au fil de la contemplation des œuvres d’Uzochukwu.

David Uzochukwu, Buoyant, 2019
From the series "Drown in my magic"
David Uzochukwu, Buoyant, 2019
Série « Drown in my magic » 
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La série Drown In My Magic figure la fusion du corps et de la nature par un procédé illusionniste – et donne à voir à quel point l’artiste manipule avec aisance l’image numérisée. Dans ces clichés pris au Sénégal, les spectateurs sont face à des hommes et femmes noires anadyomènes pouvant se métamorphoser en créatures aquatiques surnaturelles. De la même façon que les personnages brouillent dans leur hybridité les notions de l’humain et du non-humain, leurs environnements côtiers apparaissent comme des espaces de transition, à la rencontre de la terre et l’eau.

Le premier sujet de Drown In My Magic est le lien entre l’eau et la notion de Blackness – et ainsi interroge la façon avec laquelle, historiquement et contemporainement, un corps noir émerge de l’eau et est considéré comme dangereux, monstrueux, envahissant. Le choix de métamorphoser les figures humaines en une forme nouvelle et extraordinaire évoque le constat de la puissance de l’ambiguïté, qui contraint à repenser les codes avec lesquels on lit les corps.

David Uzochukwu, Guidance, 2019
From the series "Drown in my magic"
David Uzochukwu, Guidance, 2019
Série « Drown in my magic » 
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Les choix de composition présentent les personnages comme des êtres gracieux, angéliques et particulièrement expressifs – incitant à lire chaque image avec plus de profondeur. Drown in my magic s’inscrit dans le prolongement des explorations fils rouges d’Uzochukwu : les questions d’appartenance et d’expérience de l’altérité. « Où est ma place ? Où puis-je faire une place pour moi-même ? Comment puis-je construire des espaces dans lesquels j’évoluerai à mon aise – où je puisse être, simplement ? » sont ainsi les questions auxquelles l’artiste cherche perpétuellement des réponses. La photographie agit comme un outil et un partenaire dans ses recherches, l’aidant à créer des espaces dans lesquels ses personnages peuvent exister, à leur tour, selon leurs propres termes.

Pour Uzochukwu, le numérique est un élément essentiel et invariable dans la conceptualisation d’une œuvre. Il permet de transcender lieu, temps, budget et réalité. Drown In My Magic témoigne de comment la postproduction a été utilisée pour repousser les limites de l’image. Cette seconde phase du processus créatif de David est celle où s’établit une sélection drastique réalisée par un rituel réexamen et microanalyse des images – lui permettant d’agglomérer les strates temporelles et numériques.

La pratique artistique de David Uzochukwu, au regard de nos nouvelles conditions de vie, évolue – conduisant l’artiste à conserver ses idées plus longtemps, les faisant mariner, et à se rapprocher de ce qui avait jadis allumé sa passion : l’étude des interactions entre l’Homme et sa propre réflexion.

Texte de Christa Dee traduit de l’anglais au français par Louise Thurin.

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À propos de l’auteur

Christa Dee

Christa Dee est rédactrice, chercheuse et curatrice émergente basée à Johannesburg. En tant que journaliste, elle s'intéresse à l'art, les études urbaines, la culture numérique, les futurs spéculatifs, les politiques identitaires et la relation entre ces catégories. Elle écrit actuellement pour un certain nombre de publications sur les arts et la culture dans le monde entier. En tant que chercheuse et commissaire d'exposition, elle s'intéresse aux multiples imaginaires urbains qui existent à Johannesburg, et à la façon dont les espaces artistiques et les commissaires d'exposition sont des acteurs de la création urbaine. Elle est actuellement titulaire d'un diplôme avec mention en anthropologie culturelle et travaille à l'obtention d'une maîtrise en pratique contemporaine du commissariat.

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