Paul Samuels

Paul Samuels – Performativité et formation identitaire

Le travail de Paul Samuels flotte entre les langages visuels. Sa diversité témoigne de la relation intime qui le lie avec son outil créatif, la caméra. Les objets de son Œuvre sont le lien privilégié qui se forme entre le photographe et ses modèles, et un questionnement autour du contexte de prise de vue, tant à l’instant T de la capture de l’image que compris plus largement au sein de structures sociales. Au sein de cette fluidité, Samuels a développé une touche singulière, dont les traces peuvent être cartographiées en surplombant l’une de ses séries dans son ensemble. Les repères de cette carte peuvent être trouvés dans les aspérités du médium, conservés à l’image à la postproduction.

Paul Samuels, Kliptown, 2019.
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En tant que photographe sud-africain blanc, l’artiste a conscience qu’il inscrit son œuvre, non pas uniquement dans des considérations esthétiques et techniques, mais au regard de l’évolution de la compréhension des questions relatives à l’histoire coloniale, Apartheid et contemporaine de l’Afrique du Sud. Pour lui, comprendre et déconstruire ces héritages sont un aspect fondamental de sa création photographique. L’artiste met en avant le respect comme étant au centre de sa déontologie, des choix simples comme l’angle de la caméra aux plus complexes, aux plus symboliques, du moment de la prise de vue à la sélection et postproduction.

Samuels estime que sa passion pour la photographie est née au contact de la collection paternelle d’encyclopédies Life Library of Photography – particulièrement fasciné par le cliché Child in the Forest de Wynn Bullock. « Cette image m’a troublé, j’avais l’impression de rêver et je ne pensais pas que la photographie pouvait transmettre ça. Je croyais que la photographie était la « vraie vie », et c’est, je pense, à ce moment-là que mon cerveau a commencé à comprendre que les images pouvaient avoir un impact émotionnel sur le spectateur. » En grandissant dans l’adolescence, son obsession avec la puissance de l’image photographique s’est exprimée par la documentation de sorties skateboard avec ses amis. Ainsi s’est initiée la série XVIX, et le début de sa pratique.

Paul Samuels, Luphisi Village, 2018.
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Sa ville, Johannesburg, lui inspire également des évolutions conceptuelles et formelles de sa pratique. « A Johannesburg, je vois et expérimente des choses qui résonnent avec mon désir de comprendre et de remettre en question le monde dans lequel je vis », partage Samuels. Le fait de regarder et de ressentir le monde et d’être ouvert à différents environnements et rencontres, nourrit sa création d’un continuum de strates de références affectives et expérientielles – le substrat de ces strates se manifestant de manière plus ou moins directe dans l’œuvre de l’artiste.

Dans l’œuvre de Samuel, le portrait devient une focale à travers laquelle il explore l’interaction entre l’individu et la société, le subcultural. Les vecteurs d’expression personnelle mis en lumière dans son travail – vêtements, accessoires, expression faciale – donnent des indices d’adaptation, d’adhésion ou non au vécu collectif et à l’interprétation des enchevêtrements spatio-temporels. « Je m’intéresse à la manière dont les groupes se développent et se constituent; comment ils partagent une identité commune qui reflète leur propre corpus de valeurs. Je regarde la manière dont les gens se mette en scène à travers l’habillement, la gestuelle et l’attitude dans les espaces et les lieux qu’ils occupent, puis je réfléchis à comment je peux capturer le tout dans mes photographies. » La puissance de ces explorations de la performance et de la construction identitaires – combinée à la relation établie entre le regard de la personne photographiée et le spectateur – se manifeste dans chaque cliché. Tout cela est contenu dans la récente série de Samuels, The Dance We Do (en français La danse que nous faisons).

Paul Samuels, Fululelo I, 2020.
De la série « The dance we do« .
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Cette série, comme le reste de l’Œuvre de l’artiste, s’est initiée au travers de l’exploration et du contact avec l’espace, le lieu et la population. En rendant visite à un ami à Kasigo, un township aux franges de Johannesburg, Samuels est présenté au danseur Fuluelo, surnommé “Skeleton” de son incroyable habileté à se contorsionner. « Il se trouve que j’y étais avec ma caméra – et Fuluelo et ses amis voulaient montrer leurs pas de danse. Après avoir vu toutes les choses incroyables qu’il pouvait faire, j’ai su que j’avais trouvé un truc. Il incarnait cette ‘thingness’ que je recherchais. L’homme tranquille, désireux de montrer au monde qui il est. Et c’est sa performance qui a donné la première étincelle au projet. »

Paul Samuels, Fululelo II, 2020.
De la série « The dance we do« .
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Au travers de cette rencontre fortuite et une admiration initiale pour le talent de Fuluelo, la série devient une exploration du corps et une extension des thématiques fil rouge de l’Œuvre de Samuels : les problématiques identitaires et la manière avec laquelle on se présente face au monde. L’utilisation d’une croix, de chaussures d’écolier et du bob Alaska joue une large part de la façon avec laquelle Fuluelo figure son espace et invite le spectateur dans son imaginaire. 

Par conséquent, la performance dansée nous laisse entrevoir le monde de Skeleton, intensifiée par son regard frontal jeté à la caméra. La performance devenant un moment transitoire, symbolique, presque universel – la quête de la plénitude et de connexion au sein d’une identité collective. Ces performances puisent leurs sources dans nos identités propres et se façonnent au contact d’influences extérieures, dans tous types de médiums et groupes culturels. « Le fait de poser pour une image est une réponse directe à cela, la pose et la réponse à la caméra sont une projection de notre propre croyance en qui nous sommes, ou qui nous espérons être », partage Samuels.

Paul Samuels, Fululelo III, 2020.
De la série « The dance we do« .
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La pertinence des choix de composition de l’artiste est mise au jour par son traitement éclairé de la danse, la performance et de l’autodidactisme. Le simple mur de plâtre en fond et le trottoir non asphalté deviennent les seconds rôles des scènes de Fuluelo. Dans certains endroits d’Afrique du Sud, particulièrement dans les townships, ces espaces deviennent les terrains de jeux de la jeunesse, des espaces dans lesquels les gens se rassemblent et sociabilisent – utilisés pour performer, pour se trouver.

Le choix de publier ces images en noir et blanc enjoint leur spectateur à neutraliser les éventuels biais contenus dans la photographie couleur. Des images à la fois permises d’exister dans le monde et cadre temporel spécifiques de Fululelo et d’occuper simultanément d’autres espace-temps. Là encore la série oscille entre l’individué et le potentiel pour développer une sorte d’universalité. La texture et la forme du corps sont mises en avant, donnant à voir des collisions conceptuelles, pouvant parfois être brouillées par un trop-plein de couleur.

L’universalité des sujets traités – désir d’appartenance et présentation performative du soi – donnent à la série une résonnance qui va au-delà des frontières géographiques. Encore un autre exemple de l’habileté de Samuels à fusionner avec sincérité le micro, le local avec le macro, le global et complexe – créant des narrations visuelles qui illustrent la condition humaine.

Texte de Christa Dee traduit de l’anglais au français par Louise Thurin.

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Paul Samuels est un photographe Sud-africain dont le travail continue d’excaver de nouvelles possibilités pour l’art du portrait. Sa ville de Johannesburg est un fil rouge de son vocabulaire visuel. L’artiste y croise une diversité de populations et de lieux, dans lesquels il voit s’entremêler les relations entre l’individuel et le sociétal, le subcultural.

Son œil curieux pour la photographie s’est développé dans l’enfance au contact de la collection paternelle d’encyclopédies Life Library of Photography – particulièrement fasciné par le cliché Child in the Forest de Wynn Bullock. Samuels a obtenu sa licence d’Arts plastiques avec les honneurs à l’Université de Witwatersrand en 2012. Au cours de ses études, il a travaillé comme stagiaire chez Glow Photographic, approfondissant – au-delà des considérations conceptuelles et critiques – ses connaissances techniques et professionnelles. Son projet de fin d’études – XVI X, une série de portraits de jeunes hommes du quartier d’Edenvale à l’est de Johannesburg – fut récompensé par une bourse Tierney.

Le travail de Paul Samuels a été présenté autour du monde au travers d’expositions personnelles – New York Photo Festival (2013), la Biennale de Bamako (2015 et 2016) – et inclus dans de nombreux projets et expositions au sein d’espaces culturels johannesbourgeois et européens. Il a travaillé pour une longue et diverse liste de clients nationaux et internationaux : entre autres PUMA, Barclays Africa, Hypebeast, Elle, Rich Mnisi, Samsung

Samuels puise ses influences dans l’Oeuvre de son mentor Jo Ractliffe et celle d’autres photographes africains tels que Guy Tillim, David Golblatt, Larry Clark, Pieter Hugo, Ross Garrett ou encore Malick Sidibé. 

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À propos de l’auteur

Christa Dee

Christa Dee est rédactrice, chercheuse et curatrice émergente basée à Johannesburg. En tant que journaliste, elle s'intéresse à l'art, les études urbaines, la culture numérique, les futurs spéculatifs, les politiques identitaires et la relation entre ces catégories. Elle écrit actuellement pour un certain nombre de publications sur les arts et la culture dans le monde entier. En tant que chercheuse et commissaire d'exposition, elle s'intéresse aux multiples imaginaires urbains qui existent à Johannesburg, et à la façon dont les espaces artistiques et les commissaires d'exposition sont des acteurs de la création urbaine. Elle est actuellement titulaire d'un diplôme avec mention en anthropologie culturelle et travaille à l'obtention d'une maîtrise en pratique contemporaine du commissariat.

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